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Vers une sociologie politique des arts visuels dans la Péninsule et le Golfe : le pouvoir des institutions dans les mondes de l’art au Koweït, à Oman et au Yémen

publié le , mis à jour le

Responsable : Anahi Alviso

Dans une région où l’écriture de l’histoire des arts visuels reste comparativement rare, la recherche sur l’histoire sociale des artistes dans la Péninsule arabique et le Golfe arabo-persique offre l’opportunité de multiplier les angles d’approche dans la compréhension de conditions de production de l’expression artistique. Du Yémen au Koweït, les artistes jouent un rôle central dans la sauvegarde de matériaux divers et originaux qui rendent compte du contexte social, politique et économique dans lequel émergent les pratiques artistiques. Les archives personnelles et celles d’institutions privées ainsi que les plus rares archives d’institutions étatiques donnent à voir des histoires multiples d’auteurs, d’objets et d’espaces artistiques qui émergent avec des états-nations contemporains par exemple au Yémen, à Oman, aux Emirats Arabes Unis et au Koweït. Les enquêtes de terrain menées par Anahi Alviso dans ces pays [1] et les archives auxquelles elle a eu accès permettent de diversifier, déconstruire ou contester les récits historiques présentés dans les sources écrites et principalement publiés par les institutions gouvernementales locales.

Ce projet se structure ainsi autour de ces deux volets de recherche : la restitution sociohistorique des trajectoires d’artistes et des pratiques artistiques et l’étude du rapport entre les mondes de l’art et les institutions. Il s’attache ainsi au rétablissement non d’une histoire mais d’histoires multiples que l’on cherche à contextualiser et à relier au contexte politique et historique de cette région en interrogeant le rapport des mondes de l’art au domaine politique, aux institutions de l’État et aux dynamiques volontaires et inconscientes de politisation. En croisant la sociologie des institutions et l’étude ethnographique de la politisation, et en proposant une analyse qui mobilise la lutte pour la reconnaissance dans la restitution d’une sociohistoire des arts visuels au Koweït, Oman et le Yémen, ce projet articule une étude du monde social des artistes visuels en interrogeant l’empreinte des institutions sur ces acteurs, c’est-à-dire, en mettant en question comment certaines formes d’organisation du pouvoir agissent sur les acteurs qui les produisent.

Du Koweït en 1960 en passant par la République Démocratique Populaire du Yémen du Sud dans les années 1970, puis aux Emirats Arabes Unis et Oman en 1980, l’État incorpore à ses institutions la pratique artistique dès son émergence à travers la création d’ateliers libres (s. marsam al hurr) ou d’ateliers de jeunes (s. marsam al-shabab). Ce processus de mobilisation de l’art par l’État commence par la régulation du domaine artistique, qui s’observe à travers l’incorporation de la pratique artistique aux institutions étatiques par exemple avec la régulation de l’éducation artistique. À Aden, cette dynamique débute dès 1976 avec l’ouverture de l’Atelier Libre. Premier espace d’apprentissage institutionnel de la peinture et du dessin à Aden, l’Atelier était animé par le professeur égyptien Abdul Aziz Darwish (1918-1981) qui comptait parmi ses élèves un groupe d’environ trente à quarante étudiants yéménites, hommes et femmes. Chaque soir au cours des trois années académiques qui suivent son ouverture, de futurs artistes plasticiens se retrouvent autour de cet espace établi par le ministère de la Culture et de l’Éducation de la République Démocratique et Populaire du Yémen (RDPY 1970-1990). Les artistes formés ici et ensuite à l’étranger, exposent au Yémen et dans la région, par exemple dans le Golfe arabo-persique. En effet, c’est dans des pays qui bordent ou qui font partie du Golfe comme l’Irak ou le Koweït, que des artistes venant tant d’Aden que de Taez et de Sanaa, se retrouvent dans des expositions d’art.

Le cas du Koweït est particulièrement intéressant car on y retrouve des figures considérées comme « pionnières », tant dans le mouvement artistique d’Aden que dans celui des villes du nord du Yémen. Les artistes participent alors à des expositions dans la ville de Koweït et leurs œuvres sont intégrées aujourd’hui aux collections d’art d’institutions comme le Arab Fund ainsi que celles d’individus privés.

Les ateliers libres, qui ont joué un rôle important, représentent un type d’établissement présent dans d’autres pays de la péninsule arabique et du Golfe. Au cours des années 1960 au Koweït, et plus tard dans les années 1980, au Qatar et à Oman, ces ateliers ouvrent leurs portes en tant qu’initiatives parrainées par l’État de manière similaire au cas du Yémen. Au Koweït, l’Atelier Libre a été conçu par un inspecteur de l’éducation artistique (qu’on croit être égyptien), qui a proposé la création d’un centre pour les artistes amateurs, sous la supervision du gouvernement, d’abord uniquement ouvert aux étudiants de sexe masculin, sans frais et sans offrir aucun certificat qui pourrait servir à ses diplômés pour qu’ils soient admissibles à des emplois dans la fonction publique [2]. En 1972, lorsque l’Atelier Libre de Koweït est sous la tutelle du Ministère de l’Information, ces conditions changent : un diplôme est accordé après trois et cinq ans de formation, et il devient une initiative publiquement soutenue dont seuls les artistes koweïtiens peuvent bénéficier [3]. Au Koweït, mais aussi en Oman, ces espaces dédiés à la pratique artistique continuent à fonctionner en 2016 et constituent des lieux d’observation importants pour la recherche.

Ces exemples nous montrent que l’État joue alors un rôle singulier tant dans la formation artistique au niveau local qu’à travers des bourses qui permettent aux futurs artistes de se former à l’étranger, de trouver un emploi et de développer leur visibilité au niveau international. La période des années 1960 au 1990 est par exemple une époque de grande mobilité et de circulations entre les artistes d’une région peu étudiée en tant qu’espace d’échanges artistiques et de créativité liée aux arts visuels. Mais si l’État a joué –et joue encore dans certains de ces pays [4]- un rôle important par exemple dans le mécénat, les archives personnelles permettent d’interroger, de contester et de rétablir sous une lumière différente la rhétorique officielle (pre)dominante dans ces pays complexifiant ainsi l’emprise des institutions et des acteurs gouvernementaux sur les mondes de l’art.

L’objectif de ce projet de recherche est de rétablir ces récits multiples construits autour de l’étude des mondes de l’art et de le faire au prisme des rapports et des liens qu’ils entretiennent avec l’État. Ce projet, envisagé de manière multidisciplinaire, repose surtout sur une enquête qualitative organisée autour d’entretiens semi-directifs, d’une approche ethnographique privilégiant l’observation participante, et d’une étude d’archives et de documents. La recherche bibliographique et documentaire ainsi que les entretiens approfondis visant à rétablir des trajectoires artistiques à travers les récits de vie seront contrastées non seulement avec des observations de type ethnographique mais surtout avec l’étude d’archives personnelles, d’institutions privées non gouvernementales et d’institutions étatiques ou liées à l’État. Prenant en compte que certains des premiers protagonistes locaux de ces histoires, par exemple des artistes nés dans les années 1930 et 1940, sont encore en vie, il sera important de recueillir leur histoire et leurs vécus par le récit oral tout en s’appuyant sur d’autres sources riches et hétéroclites. En reliant l’approche méthodologique à l’ethnographie politique [5], Anahi Alviso propose d’approfondir l’étude au travers de la collecte et de l’analyse d’objets d’archives personnelles [6]. Ces objets constituent des outils de narration qui permettent de reconstruire l’histoire ou les histoires de l’art dans la Péninsule arabique et le Golfe arabo-persique tout en démontrant que, même sans avoir beaucoup de textes ou un texte de référence, l’histoire des artistes et de leurs pratiques artistiques se transmet par des canaux différents de l’écriture, faisant des artistes les archivistes et les acteurs d’une histoire transmise matériellement et oralement et qui n’est pas vouée à une condition d’invisibilité ou à l’oubli.
Ce projet doit aboutir à un ouvrage, donner lieu à un colloque international au CEFAS, et voir la création d’une base de données de numérisation d’archives qui poura être montée en partenariat avec le programme de recherche « Oral History and Documentation Project (OHDP) » de l’American University in Kuwait (AUK) et avec le Conseil national pour la culture, les arts et la littérature du Koweït (NCCAL).


[1Au Yémen, de mai 2008 à mars 2011 (Bourse d’Aide à la Recherche, Ministère des Affaires Etrangères/CEFAS, 2009-2011). Entre 2012 et 2015 Anahi Alviso a réalisé des recherches exploratoires et intermittentes à Oman, et une recherche intensive de janvier à juin 2016. Au Koweït : deux missions de recherche, l’une d’un mois en juin-juillet et l’autre de deux semaines en novembre 2016 (bourse de recherche du CEFAS/CNRS/Ministère des Affaires Etrangères, 2016). Ses recherches aux Emirats Arabes Unis ont été intermittentes et de courte durée, à Dubaï et à Sharjah, et allant de 2010 jusqu’en 2016.@

[2Ali Wijdan, Modern Islamic art. Development and continuity, Gainesville, University press of Florida, 1997.

[3Ibid

[4Par exemple en Oman, où le nombre d’initiatives privées comme les galeries ou autres espaces artistiques sont réduites et où l’État continue à avoir un rôle central dans la promotion locale et internationale des artistes mais aussi dans leur formation académique rendue possible grâce à des bourses.

[5Edward Schatz (ed.), Political ethnography. What immersion contributes to the study of power, Chicago and London, University of Chicago Press, 2009 ; Lauren Joseph, Matthew Mahler and Javier Auyero (eds.), New Perspectives in Political Ethnography, New York, Springer, 2007.

[6Anahi Alviso envisage ainsi l’étude des archives personnelles comme une porte d’entrée permettant de diversifier l’historicisation des mondes de l’art tout en offrant une lecture plus complexe des différentes formes d’habiter les contraintes ou les exigences du pouvoir normatif qu’organisent les institutions politiques d’un pays ou d’un monde d’activité collective.