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Projet Ḥimà (Arabie Saoudite)

publié le , mis à jour le

Projet Ḥimà (Arabie Saoudite)

Responsable

Mounir ARBACH : épigraphiste, chargé de recherche au CNRS, chercheur associé au CEFAS.


Partenariats actuels ou envisagés

- Saudi Commission for Tourism and Antiquities (SCTH)
- King Saud University
- CNRS Orient & Méditerranée UMR 8167
- Université Paris I (Panthéon-Sorbonne)
- Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères
- Ambassade de France à Riyad, SCAC
- Société Airbus
- Ariadne Galleries (New York, Gregory Demirjian)

Membres de l’équipe

- Christian ROBIN : directeur de recherche émérite au CNRS, membre de l’Institut, historien, membre de la mission archéologique française à Najran, chercheur associé au CEFAS
- Jérémie SCHIETTECATTE, chargé de recherche au CNRS (UMR 8167, Orient & Méditerranée, Paris), archéologue, membre de la mission archéologique française à Najran.
- Alessia PRIOLETTA, chargé de recherche au CNRS (UMR 8167, Orient & Méditerranée, Paris), épigraphiste, membre de la mission archéologique française à Najran.
- Sabina ANTONINI, responsable de la Mission archéologique italienne au Yémen, archéologie funéraire, membre de la mission archéologique française à Najran.
- Anaïs CHEVALIER, étudiante en thèse (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), archéologue, membre de la mission archéologique française à Najran.
- Charly POLIAKOFF, étudiant en thèse (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), art rupestre.

Projet

Ce projet à long terme a démarré en 2007 et devrait s’achever en 2018-2019. Depuis 2007, la mission saoudienne de Najrân dresse l’inventaire des gravures rupestres dans la région de Himà en Arabie saoudite. Elle a à ce jour enregistré un total de 81 sites rupestres : Farāyid Dhubāḥ (9 sites) ; Idhbāḥ (1 site) ; Minshāf (1 site) ; wādī al-Ṣammā’ (20 sites) ; ‘Ān Halkān (4 sites) ; wādī Khushayba (2 sites) ; ‘Ān Jamal (1 site) ; Murayra (15 sites) ; jabal ‘Āmūd (1 site) ; Umm ‘Unayq (1 site) ; Shaybān (4 sites) ; ‘Ān al-Na‘āma (3 sites) ; Bi’r Ḥimà (3 sites) ; jabal Sa‘d (15 sites). Plusieurs de ces stations rupestres abritent les plus anciennes inscriptions arabes – en écriture et langue – connues à ce jour, datées des Ve et VIe siècles de l’ère chrétienne, soit près de 150 ans avant l’avènement de l’Islam. Par ailleurs, la présence de dizaines de grands panneaux rocheux comportant des gravures rupestres exceptionnelles – scène de chasse, de combat, de parade, d’activités artistiques, etc. – accompagnées souvent de graffites sudarabiques et thamoudéens historiques, témoignent dans l’ensemble d’un riche patrimoine historique.
La région de Najd a déjà fait l’objet de prospections systématiques par des équipes saoudiennes, et les principaux sites ont fait l’objet de mesures de protection. Mais la plupart des inscriptions, graffites et gravures rupestres sont restés inédits. On ignore donc presque tout de ces rupestres du Najd et de leur distribution typologique. On ne sait pas, par exemple, où passe la limite septentrionale de l’usage de l’alphabet thamoudéen de Himâ.
L’enjeu du projet est double. Tout d’abord dresser l’inventaire de gravures rupestres pour faciliter les recherches futures, donc améliorer notre connaissance de la période préislamique dans la péninsule Arabique. Cette nécessité d’inventaire recoupe dans un second temps l’un des critères de l’inscription du site sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, qui constitue l’objectif des autorités saoudiennes, dont la Haute Autorité du Tourisme et du Patrimoine National.

En 2007, la Mission franco-saoudienne de Najràn a entrepris un relevé systématique des graffites et des gravures de deux secteurs précis, celui de ʿĀn al-Jamal (à 8 km au nord-est de Ḥimà) et celui de ʿĀn Halkān (à une trentaine de kilomètres au nord-est de Ḥimà). Depuis, des relevés annuels ont été opérés. Christian Robin a obtenu en 2014 l’accord des autorités saoudiennes pour intensifier les activités de la mission. L’équipe a pour mission de visiter systématiquement toutes les parties de la zone, susceptibles de présenter des vestiges significatifs (gravures, graffites et tombes), principalement les parois périphériques des massifs, celles des vallées internes et celles des buttes isolées.


Actions prévues, programmation 2018 2022

Le volet recherche du projet se donne trois objectifs d’ici automne 2018 :

- Établir une carte archéologique détaillée de la région, pour définir les zones à protéger et à proposer aux touristes. La Haute Autorité du Tourisme a sélectionné sept sites rupestres de Himà pour la constitution du dossier de l’UNESCO. Il serait difficile, vu les grandes distances qui séparent les sites, de proposer au classement tous les sites rupestres connus (une centaine) de la région. Le choix sera fait en fonction de la concentration des panneaux rupestres, de leur accessibilité au public et de leur qualité en terme chronologique et esthétique. La localisation précise des roches est associée à des photo-relevés, montages photographiques de haute définition et des relevés graphiques manuels. Un recours aux derniers procédés de réalité virtuelle comme la photogrammétrie associée aux modèles numériques de terrain permettra de restituer en contexte les gravures et inscriptions sur les roches, permettant de fournir des documents 3D exploitables par un musée.
- Créer une base de données consacrée aux textes épigraphiques (en langues sudarabique, thamou-déenne, nabatéenne, grecque ou arabe). La documentation exhaustive des roches de la région repose sur une prospection systématique motorisée et pédestre avec des photo-relevés associés à des levés GPS. Des descriptions et documents complémentaires seront produits en fonction de l’importance et de la qualité des nouvelles roches découvertes. Près de 5000 fiches sont aujourd’hui enregistrés et accessibles pour la consultation.
- Publier les textes et les gravures les plus significatifs, ainsi qu’un ouvrage sur le déchiffrement de l’alphabet de Ḥimà.

Le projet vise dans un second temps à faire connaître le site auprès du grand public et des scientifiques. En 2016, l’équipe franco-saoudienne avait pour objectif de réaliser des clichés de haute résolution des principaux panneaux portant des gravures et des inscriptions rupestres, en vue de la publication d’un ouvrage grand public présentant la richesse du patrimoine des sites rupestres de Himà à travers de belles illustrations. L’exposition « Himà, caravaniers et pasteurs », est prévue pour 2016 [?] au musée national de Riyadh et à Najran, avant de circuler dans le monde ; elle doit mettre en valeur d’un côté les gravures et les inscriptions telles qu’elles sont aujourd’hui conservées, avec un travail sur leur déchiffrement et leur ancrage historique, et de l’autre les premières explorations du site, en particulier l’expédition belge de Philby en 1951-1952. En complément de l’exposition, Elsa Ramirez prépare un film présentant le site de Ḥimāʾ et les principaux résultats scientifiques des premières prospections (Bonne Pioche Productions).

ARCHIVES 2007-2018)

Il est difficile d’évaluer le nombre de gravures rupestres qui se trouvent dans la zone de Ḥimà en raison de leur très grand nombre et du fait qu’il est souvent difficile de dire si deux mots ou deux motifs appartiennent ou non à un même ensemble, sans même parler des inextricables gravures superposées. Mais ce nombre atteint assurément les centaines de milliers. Il s’agit donc d’un ensemble archéologique qui n’a guère d’équivalent ailleurs dans le monde. C’est pourquoi les autorités séoudiennes souhaitent le faire inscrire sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO.
En 2007, la Mission franco-séoudienne de Najrān a entrepris un relevé systématique des graffites et des gravures de deux secteurs précis, celui de ʿĀn al-Jamal (à quelque 8 km au nord-est de Ḥimà) et celui de ʿĀn Halkān (à une trentaine de kilomètres au nord-est de Ḥimà). Elle a engagé parallèlement un inventaire de toutes les zones riches en rupestres (carte 1). Ces résultats donneront lieu à des publications spécialisées et alimenteront la base de données qui est en cours d’élaboration en collaboration avec les autorités séoudiennes.

Le caractère exceptionnel des sites de Ḥimà, confirmé par les découvertes spectaculaires de l’année 2014, invite à entreprendre les démarches pour une sauvegarde et une mise en valeur rapides, avant que le tourisme et le développement urbain ne deviennent menaçants. La meilleure voie est une inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, qui impose des règles strictes et sévères. Pour obtenir une telle inscription, la première étape consiste à dresser un inventaire aussi exhaustif que possible, afin de délimiter les zones à protéger et d’organiser l’accueil des visiteurs.
Depuis 2007, la Mission franco-séoudienne de Najrân a entrepris cet inventaire. Mais les deux à trois semaines annuelles de prospection ne suffisent pas pour établir rapidement une carte archéologique suffisamment précise de la région.
En novembre 2014, les discussions que Christian Robin a eues avec le prince Sulṭān b. Salmān et avec les responsables de la Haute Autorité séoudienne pour le Tourisme et l’Archéologie au niveau régional (M. Ṣāliḥ Āl Murīḥ à Najrān) et au niveau national (M. ʿAlī Ghabbān, nouveau responsable du « Projet du roi ʿAbd Allāh » pour le patrimoine ; M. Ḥusayn Abu ʾl-Ḥasan, secrétaire général de la HASTA ; M. ʿAbd Allāh al-Saʿūd, directeur de la Recherche aux Antiquités) ont conduit à proposer une intensification des activités de la mission.

Mise en place d’une équipe travaillant de manière quasi permanente
Les campagnes de prospections peuvent être portées à près de six mois par an, c’est-à- dire pendant toute la période où la température permet des activités de terrain, du début octobre à la fin mars. Le reste de l’année serait consacré à la mise en forme des résultats de chaque campagne. Cette équipe aurait pour mission de visiter systématiquement toutes les parties de la zone, susceptibles de présenter des vestiges significatifs (gravures, graffites et tombes), principalement les parois périphériques des massifs, celles des vallées internes et celles des buttes isolées.

Le but est de préparer très rapidement un inventaire exhaustif de ces vestiges et de faire un relevé des plus importants et des mieux conservés.
Le projet est piloté Mounir Arbach, chercheur CNRS affecté au CEFAS (USR 3141). Un étudiant en thèse, Charly Poliakoff, de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialise sur l’art rupestre de l’Arabie. Il maîtrise les outils nécessaires pour localiser les gravures et les graffites.
Les Antiquités séoudiennes, en relation avec l’Université du roi Saʿūd, sont disposées à compléter l’équipe avec quatre à cinq étudiants avancés qui recevraient une formation complémentaire sur le terrain et, surtout, pourraient progressivement prendre en charge l’étude et la mise en valeur du massif.
Des membres de la mission archéologique française à Najran participeront aux opérations de façon plus ponctuelle (Christian Robin, Jérémie Schiettecatte, Alessia Prioletta, Sabina Antonini, Anaïs Chevalier).

La méthode de travail
La mise en valeur et la protection des sites majeurs se réalisera en deux temps. Tout d’abord une documentation de haute qualité visant à reproduire les roches gravées en contexte. La localisation précise de ces roches sera communiquée, associé à des photo-relevés, montages photographiques de haute définition et des relevés graphiques manuels. Ces documents permettront d’assurer la pérennité des informations contenues sur les panneaux tout en permettant leur publication et la promotion des sites en vue de leur fréquentation. Un recours aux derniers procédés de réalité virtuelle comme la photogrammétrie associée aux modèles numériques de terrain permettra de restituer en contexte les gravures et inscriptions sur les roches, permettant de fournir des documents 3D exploitable par un musée. Ces informations seront directement transmises aux autorités afin d’aménager et de protéger les sites.
Dans un second temps, la documentation exhaustive des roches de la région reposera sur une prospection systématique motorisée et pédestre avec des photo-relevés associés à des levés GPS. Des descriptions et documents complémentaires seront produits en fonction de l’importance et de la qualité des nouvelles roches découvertes. Ces informations qui viendront compléter les précédentes recherches dans la région, seront intégrées dans une base de données dédiée aux inscriptions et gravures rupestres. Ce dispositif qui se veut ouvert et rétro- compatible permettra aux futurs chercheurs et étudiants qui le souhaitent d’obtenir des réponses pertinentes sur un corpus rupestre.

Exposition, film et catalogue « Ḥimà, caravaniers et pasteurs », 2016
La meilleure voie pour assurer la sauvegarde et la mise en valeur du site de Ḥimà est de le faire connaître. Deux opérations sont envisagées : une exposition et un film.
L’exposition comprendra deux volets :
1. Ḥimà aujourd’hui : typologie des gravures et des inscriptions ; le déchiffrement de l’alphabet de Ḥimà ; les populations locales (langue, écriture, cultes, mode de vie) ; les circulations ; les échos d’événements historiques (Hujr roi de Kinda [vers 400-450] ; le siège de Najrân par le roi Joseph en 523 ; le roi Abraha dans les années 560) ; de l’écriture sudarabique à l’écriture arabe.
2. les premières explorations de Ḥimà : Philby et l’expédition belge. Choix de documents illustrant l’Arabie séoudite à la fin du règne du fondateur, le roi ʿAbd al-ʿAzīz.
Les archives de l’expédition belge de 1951-1952, conservées dans le fonds Gonzague et Jacques Ryckmans de l’Université Louvain-la-Neuve (Belgique), sont désormais accessibles grâce à l’inventaire qui a été réalisé au cours des dernières années par M. Johannes den Heijer. M. Christian Robin a fait numériser toutes les photos et les manuscrits relatifs aux itinéraires empruntés.
L’exposition, prévue à Riyāḍ (Musée national) et à Najrān, sera conçue pour circuler dans le monde.
En complément de l’exposition, Elsa Ramirez prépare un film présentant le site de Ḥimāʾ et les principaux résultats scientifiques des premières prospections (Bonne Pioche Productions).

Les résultats au terme du Projet Ḥimà, automne 2018
— établissement d’une carte archéologique détaillée de la zone de Ḥimà, avec comme objectif de définir les parties à protéger et à présenter aux visiteurs
— alimentation de la base de données consacrée aux textes épigraphiques que la partie séoudienne souhaite créer rapidement
— publication des textes et gravures les plus significatifs et d’un ouvrage sur le déchiffrement de l’alphabet de Ḥimà.

RAPPORT D’OCTOBRE 2015

MISSION ARCHEOLOGIQUE FRANCO-SAOUDIENNE DE NAJRAN
& PROJET HIMA

Prospection archéologique et épigraphique dans le Najd
(gouvernorats d’al-Quway‘iyya et d’al-Dawâdimî)
octobre 2015

Lors de la campagne de l’automne 2015, les prospections de la Mission archéologique franco-saoudienne de Najrân (MAFSN) se sont déplacées de la région de Himâ (à 100 km au nord-est de Najrân) vers le Najd (Arabie centrale), du fait de la situation internationale.
La partie française était composée de Christian Julien Robin (Centre national de la recherche scientifique [CNRS], membre de l’Institut), Mounir Arbach (CNRS, Centre français d’archéologie et de sciences sociales [CEFAS], al-Riyâd), Alessia Prioletta (CNRS, Paris), Charly Poliakoff (doctorant, Université Paris 1 — Panthéon-Sorbonne) et Anaïs Chevalier (doctorante, Université Paris 1 — Panthéon Sorbonne). La partie saoudienne était composée de Sâlim al-Qahtânî (Haute Autorité séoudienne pour le tourisme et le patrimoine [HASTP], Musée national d’al-Riyâd), ‘Abd al-‘Azîz al-Hammâd (HASTP) et Fuhayd al-Harbî (HASTP).

La région du Najd

Les premières données historiques se rapportant au vaste plateau du Najd en Arabie centrale se trouvent dans les inscriptions sudarabiques des IVe-VIe s. EC [ère chrétienne] qui commémorent des expéditions militaires victorieuses dans diverses parties de l’Arabie déserte et l’annexion de cette dernière par le royaume de Himyar (dont la capitale, Zafâr, se trouve dans le Yémen actuel). Ces inscriptions mentionnent une quinzaine de lieux, notamment Ma’sal Gumhân (aujourd’hui Ma’sal al-Jumh), Halibân (même nom aujourd’hui), Khargân (al-Kharj aujourd’hui), Yamâmatân (al-Yamâma) etc., qui sont également cités par les poètes arabes préislamiques.
Les traditions arabes se rapportant au Najd, qui complètent utilement les données des inscriptions, ne sont pas toujours faciles à articuler avec les données de l’épigraphie. Mais, sans elles, nous ne comprendrions pas le rôle considérable joué en Arabie centrale par quatre « rois » issus de la tribu sudarabique de Kinda entre 430 et 550 EC (Hujr le Mangeur d’herbes amers ; ‘Amr le Diminué ; al-Hârith le Roi ; et Qays). Ce sont ces traditions qui localisent la tombe du roi kindite Hujr le Mangeur d’herbes amères (Âkil al-murâr) b. ‘Amr (milieu du Ve s. EC) à Baṭn ‘Âqil, identifié avec le wâdî al-Nisâ’, au sud-ouest d’al-Qasîm. Quatre sites de batailles (en arabe yawm) fameuses se trouvent dans la région : Turâbân à l’ouest de Halibân, Kulâb dans le jabal Thahlân, dhû Najab près de d’al-Naqira et Jabala près de Nafî.
La région de Najd a déjà fait l’objet de prospections systématiques par des équipes saoudiennes. Les principaux sites ont fait l’objet de mesures de protection. Mais la plupart des inscriptions, graffites et gravures rupestres sont restés inédits. On ignore donc presque tout de ces rupestres du Najd et de leur distribution typologique. On ne sait pas, par exemple, où passe la limite septentrionale de l’usage de l’alphabet thamûdéen de Himâ.


Figure 1 : Sites prospectés dans la région d’al-Quway‘iyya et al-Dawâdimî.

Le site de Ma’sal al-Jumh (24°13’12.34’’N, 44°41’04.61’’E)

La prospection s’est d’abord concentrée sur la région de Ma’sal al-Jumh, à 60 km au nord-ouest de la ville d’al-Quway‘iyya et à un peu plus de 200 km à l’ouest d’al-Riyâd. Le site de Ma’sal, célébré par plusieurs poètes de l’Arabie préislamique, a été exploré pour la première fois en 1952 par l’expédition Philby-Ryckmans-Lippens. À l’entrée d’un étroit wâdî, une paroi rocheuse a reçu trois grandes inscriptions historiques des Ve s.-VIe s. EC, dont les auteurs sont des souverains ḥimyarites (Ma’sal 1 = Ry 509 par Abîkarib As‘ad et son fils Hassân Yuha’min ; Ma’sal 2 = Ry 510 par Ma‘dîkarib Ya‘fur ; et Ma’sal 3, inédit, par Shurihbi’îl Yakkuf et ses fils). Ces textes commémorent l’annexion de l’Arabie centrale, une expédition militaire au delà de l’Euphrate et la soumission de tribus Arabes. Ma’sal était alors le centre de la grande confédération tribale de Ma‘add.
Le texte inédit a été repéré en 2008 par Guillaume Charloux, lors d’une courte visite du site, à quelques mètres à droite du rocher sur lequel Ry 509 et 510 sont gravés. De ce nouveau texte, seuls quelques passages avaient pu être déchiffrés en 2008, en particulier le nom du souverain himyarite et de ses corégents (Shurihbi’îl Yakkuf et ses fils Abîshammar Nawf et Lahay‘at Yanûf) et la date de 584 de l’ère himyarite (474-475 EC). En effet, la lecture est difficile : la surface du rocher est non seulement érodée, mais encore à l’ombre, sauf quelques dizaines de minutes par jour avant le coucher du soleil.
Pour pallier le défaut de bon éclairage, un miroir a été utilisé par Alessia Prioletta et Mounir Arbach qui ont réussi à déchiffrer la totalité du texte. Il s’agit du bilan d’une expédition militaire himayrite dans le Najd et, semble-t-il, dans la région d’al-Hîra, le capitale du roi de Tanûkh, sur la rive droite de l’Euphrate. Cette nouvelle inscription est à mettre en rapport avec celle d’al-‘Irâfa (près de Zafâr au Yémen) qui mentionne également une défaite de Tanûkh.
La mission se proposait non seulement d’achever le déchiffrement de Ma’sal 3, mais aussi de faire un relevé exhaustif de tous les vestiges archéologiques de la zone.
Ce sont tout d’abord les nombreux rupestres qu’on trouve autour des trois inscriptions historiques : en contrebas des textes Ma’sal 1 et 2, ce sont des graffites en écriture sudarabique ; sur les hauteurs, ce sont quelques graffites en écriture thamûdéenne. Ce sont aussi deux documents singuliers qui méritent une mention particulière. Au-dessus de Ma’sal 1 (l’inscription d’Abîkarib As‘ad), une belle inscription arabe qui n’avait pas encore retenu l’attention a été gravée au Ier s. de l’hégire (d’après la graphie). Également remarquable est le dessin d’un homme vêtu d’un pagne et armé d’une lance, qui n’avait pas été davantage signalé. Grâce à la similitude du style et au nom Tamîm gravé à côté du dessin, il est assuré qu’il s’agit de l’officier himyarite dont on a deux autres portraits à Himâ. Il apparaît donc que ce Tamîm est passé à Ma’sal en juin 521 avec l’armée du roi chrétien Ma‘dîkarib Ya‘fur, puis qu’il fait la guerre deux ans plus tard dans l’armée du roi juif Joseph dhû Nuwâs (Ja 1028 et Ry 508).


Figure 2 : Les inscriptions de Ma’sal.

À deux cents mètres de cette paroi vers le sud-est, sous un abri sous roche qui couvre une modeste construction dans une depression de la falaise, un rocher est couvert de gravures et d’inscriptions. Il s’agit d’une dalle de quatre mètres de long qui s’est brisée en deux parties inégales avant les époques historiques : seule une frise de pétroglyphes très anciens semble avoir été altérée par cette cassure, qui représente des personnages équipés d’objets ou d’armes.
Outre des gravures figuratives et quelques wasm, cette dalle comporte de nombreux graffites sudarabiques et thamûdéens. Ces derniers sont parfois verticaux, mais avec nombre de lettres similaires à celles des textes thamûdéens de Himà. Christian J. Robin a été frappé par le degré d’intégration des deux écritures. En effet, aucun de ces textes ne semble recouvrir volontairement un autre, comme s’ils avaient été réalisés sur une courte période en tenant compte de l’espace vacant. Ces graffites sudarabiques datables des Ve-VIe s. EC pourraient donc relancer le débat sur la fin de l’utilisation de l’écriture thamûdéenne. Charly Poliakoff, cependant, qui a effectué une étude attentive des patines et des superpositions entre quelques lettres clefs, estime que le thamûdéen a été gravé avant le sudarabique.
Trois autres ensembles de graffites, tous thamûdéens ont encore été étudiés en amont dans le wâdî ou sur des rochers à droite de son débouché dans la plaine. Plusieurs de ces graffites présentent l’intérêt d’être gravés avec soin ; ils fournissent d’excellents repères pour une première classification des thamûdéens du Najd.


Figure 3 : Tombe circulaire en pierres sèches des hauteurs de Ma’sal.

Au sommet des montagnes et sur les pentes autour du site de Ma’sal, quelques structures funéraires probablement de l’âge du Bronze, ont été relevées par Anaïs Chevalier. Des tombes aménagées dans des abris sous roche ont également été enregistrées, qui ne semblent pas être protohistoriques, mais plutôt antiques. Par ailleurs, une dizaine de constructions quadrangulaires a été recensée sur les plateaux orientaux du wâdî, au dessus de ces tombes, qui pourraient être des habitats saisonniers ou permanents utilisés par les soldats ou les bédouins.


Figure 4 : Roche avec gravures de patine ancienne recouvertes par
des inscriptions sudarabiques et thamûdéennes à Ma’sal.

Les sites d’al-Ẓa‘îna (24°22’03.47’’N, 44°55’57.65’’E)

Plusieurs panneaux rupestres, avec des dessins et des textes thamûdéens, ont été recensés à une trentaine de kilomètres au nord-est de Ma’sal. L’intérêt de ces inscriptions réside principalement dans l’écriture et l’onomastique. Outre le site principal constitué par un ensemble rocheux avec des panneaux de gravures rupestres situés en hauteur et à mi-pente, certaines gravures de bovinés pourraient, d’après l’analyse stylistique de Charly Poliakoff, remonter à des périodes allant du Ve au IIe millénaire av. EC.
À quelques dizaines de mètres du site principal, se trouve un panneau en hauteur comportant des inscriptions thamûdéennes assez soignées dont le style est similaire à celui des inscriptions monumentales. Comme à Ma’sal, plusieurs de ces textes fournissent d’excellents repères pour une première classification des thamûdéens du Najd, même si la valeur de quelques lettres reste incertaine.
Anaïs Chevalier a également relevé quelques aménagements funéraires sur ce site, notamment une tombe à traîne au pied de ces éperons rocheux.

Al-‘Usayla/Jabal Ḍarbûn (23°56’23.36’’N, 45°56’34.22’’E)

Située à 70 km au sud-est d’al-Quway‘iyya, cette région a déjà été prospectée par Majeed Khân. Outre les quelques panneaux rupestres et inscriptions thamûdéennes, plusieurs aménagements funéraires ont été relevés par Anaïs Chevalier. Régulièrement distribués au sommet des massifs, ces vestiges présentent toutes les caractéristiques de tombeaux datés de l’âge du Bronze. Ce secteur regroupe un des plus grands ensembles funéraires identifiés au cours de cette campagne de prospection. Ce sont des tombes cunéiformes (constituée d’une structure triangulaire prolongée par un long mur), des tombes à traîne, des tombes à enclos. La présence ou non de ces constructions ainsi que leur fréquence, autorise une comparaison avec des ensembles d’autres régions d’Arabie. Leur forme, leurs caractéristiques fonctionnelles et leur répartition spatiale renseignent sur les zones de peuplements protohistoriques.

Halibân (23°42’11.26’’N, 44°15’54.79’’E)

Dans la ville de Halibân (à une centaine de kilomètres au sud-ouest d’al-Quway‘iyya), dont le nom est prononcé localement « Hlibān », Abraha (un souverain ḥimyarite d’origine aksūmite) a reçu la soumission des tribus de l’Arabie déserte pendant l’été 552 (Murayghân 1 = Ry 506).
L’hypothèse de M. J. Kister selon laquelle les opérations militaires décrites dans ce dernier texte pouvaient être identifiées avec la fameuse campagne de l’éléphant de la tradition arabo-islamique n’est plus acceptée depuis la découverte de l’inscription Murayghân 3 (Robin & Tayrân 2014).
Les autorités locales ont signalé à l’équipe le site connu sous le nom de Buyût al-Atrâk (« Maisons des Turcs ») qui se trouve au sud de Halibân à Faydat Halibân. On y voit un habitat très étendu, construit en petit appareil de métabasalte, dont il est difficile d’établir la fonction et la date. Un cimetière islamique à une centaine de mètres pourrait être lié à ces habitations. Des rejets de quartz broyés ont été retrouvés à différents endroits entre les constructions et dans le blocage interne des murs. Mais aucune source de matière première n’a été localisée dans les environs immédiats de ces installations ; ces déchets témoignent peut-être d’une activité minière.
Les membres de la mission se sont également rendus au pied des montagnes de al-Zaydî al-Janûbî, à 80 km au sud de Halibân, où se trouvent quelques petits panneaux portant des gravures rupestres. D’après ‘Abd Allâh al-Shaybânî qui a guidé l’expédition, d’autres panneaux se trouveraient dans la même région, mais ils n’ont pas été retrouvés du fait de dunes mobiles qui auraient modifié la physionomie du paysage.


Figure 5 : Une des constructions de Fayḍat Halibân.

Al-Dawâdimî, lieu-dit al-Sidriyya (24°31’08.66’’N, 44°21’03.85’’E)

Le représentant de la Haute Autorité du Tourisme et du Patrimoine dans la région d’al-Dawâdimî, ‘Abd Allâh Ḍâwî al-Ruways, a indiqué à l’équipe un ensemble de rochers affleurant du sable, situé à la périphérie de la ville, au lieu-dit al-Sidriyya, portant un ensemble d’inscriptions arabes. Ces inscriptions, difficiles à dater précisément, ne comportent que des formules de bénédiction.
La région de al-Dawâdimî abriterait encore, d’après nos collègues saoudiens, plusieurs sites de gravures rupestres.

Jabal al-Rajm (24°24’11.38’’N, 45°01’38.45’’E)

À 2 km au nord-est de Mughayra, dans la plaine bordée au nord-nord-est par le Jabal al-Rajm, plusieurs éperons rocheux ont été prospectés (dans un rayon de trois kilomètres). Quelques gravures rupestres et des inscriptions thamûdéennes ont été enregistrées sur les parois.
Sur les points les plus élevés des plateaux du Jabal al-Rajm, des tombes aux caractéristiques variées (de forme circulaire, cunéiforme ou à traîne avec piles de pierres) et un enclos ont été recensés. Ces constructions sont regroupées en petits ensembles ou bien isolées et réparties le long des bordures du plateau.

Jibâl Thahlân (24°12’50.08’’N, 44°09’58.96’’E)

Situé au sud-ouest de la ville d’al-Dawâdimî, la mission s’est rendue au pied de cette montagne, mentionnée par plusieurs proètes préislamiques. C’est probablement là que fut vaincu le chef kindite Qays dans les années 530 ou 540. Ce pourrait être également le lieu de la bataille de Kulâb I (yawm Kulâb). Les gravures rupestres de cette chaîne montagneuse ont été récemment étudiées par le Séoudien Nāyif b. ‘Alī al-Qannūr (2010).

Baṭn ‘Âqil, aujourd’hui wâdî al-Nisâ (25°50’44.44’’N, 43°38’33.09’’E)

La campagne de prospection s’est achevée à l’emplacement supposé de la tombe Hujr b. ‘Amr, roi de Kinda (milieu du Ve s. EC). D’après la tradition arabo-islamique, ce Kindite, qui a laissé une inscription à Himà, aurait trouvé la mort à wâdî al-Rumma et aurait été enterré à Baṭn ‘Âqil, dans le wâdî al-Nisâ’, un affluent du wâdî al-Rumma, près de la ville d’al-Rass (al-‘Ubûdî, Bilâd al-Qaṣîm, « al-‘Âqilî »). La mission y a relevé quelques aménagements funéraires de l’âge du Bronze, mais aucun datant assurément de l’Antiquité tardive.

Remerciements
Cette campagne de prospection a été organisée avec le soutien institutionnel et logistique de Haute Autorité séoudienne pour le tourisme et le patrimoine, de la Délégation des Antiquités et des Musées, ainsi que des autorités locales des régions prospectées.
Elle a été financée par l’Ambassade de France à al-Riyâd (Service de Coopération et d’Action culturelle) et le Ministère des Affaires étrangères et du Développement international (MAEDI), avec le soutien du Centre national de la Recherche scientifique, du Centre français d’Archéologie et de Sciences sociales (CEFAS, USR 3141) et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et avec un mécénat de la compagnie Airbus à Riyadh et de la compagnie Ariadne Galleries de New York.

Références
al-Qannûr (Nâyif b. ‘Alî)
2010 al-Rusûm al-sakhriyya fî silsilat jibâl Thahlân bi-muhâfazat al-Dawâdimî (Isdâr Dârat al-malik ‘Abd al-ʿAzīz, 263), al-Riyâd (Dârat al-malik ʿAbd al-ʿAzīz), 1432 h. (2010-2011).
Robin (Christian Julien) et Tayrân (Sâlim)
2012 « Soixante-dix ans avant l’Islam, l’Arabie toute entière dominée par un roi chrétien », dans Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus de l’année 2012, pp. 525-553.
al-‘Ubûdî (Muhammad b. Nâsir)
1979 Bilâd al-Qasîm (al-Mu‘jam al-jughrâfî li-l-Bilâd al-‘arabiyya al-sa‘ûdiyya) (Nusûs wa-abhâth jughrâfiyya wa-ta’rîkhiyya ‘an Jazîrat al-‘Arab, 21), al-Riyâd (Dâr al-Yamâma), vol. 1 et 2, 1979 (1399 h.) ; vol. 3, 1980 (1400 h.) ; vol. 4, 5 et 6, s. d.