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BILLET
L’artiste, l’archive et le chercheur. Notes sur le terrain au Koweït

publié le

Anahi Alviso-Marino
Chercheure associée au CEFAS/CESSP/CRAPUL
Mission de Juin 2016

Cachée dans le quartier de Qadisiyya malgré son imposante rareté, la maison qui héberge les archives personnelles du peintre Khalifa Qattan (Kuwait, 1934-2003) est un miroir qui reflète les éléments éclectiques qui permettent de reconstruire les histoires des artistes et des pratiques artistiques au Koweït. Un miroir au sens littéral, car effectivement, la maison est recouverte des bouts de miroirs que Lidia Qattan (Italie), son épouse, découpe et colle depuis l’année 1972 sur les murs, les portes, le plafond et le sol de son domicile. Cette maison-miroir contient aussi une des multiples archives personnelles qui participent à reconstruire l’histoire des arts visuels de ce pays. Une partie de cette histoire est écrite et mise à disposition du public intéressé, comme l’attestent les ouvrages qu’on trouve par exemple à la Bibliothèque Nationale, dans les bibliothèques du Centre de Recherche et d’Etudes sur le Koweït, de la Galerie al-Boushahri, celle de la Contemporary Art Platform ou celle de l’Atelier Libre ainsi que dans les bibliothèques des universités. Principalement –mais pas uniquement- publiés par le Conseil National de la Culture, des Arts et des Lettres (il n’y a pas de ministère de la Culture au Koweït), des livres et des catalogues écrits par les protagonistes de cette histoire ainsi que par des spécialistes et des historiens de l’art de la région reconstruisent une histoire de la peinture et de la sculpture, qui démarre dans les années 1930 et 1940 avec des cours de dessin dans des écoles publiques, des artistes qui pratiquent la peinture au chevalet et qui organisent des expositions dans des écoles comme celle d’al-Mubarakiyya dans les années 1950, et le début de l’incorporation de l’art aux institutions étatiques avec l’établissement en 1960 de l’Atelier Libre.


Exposition à l’école al-Mubarakiyya. Image de l’auteure, juillet 2016

Les protagonistes de cette histoire occupent des positions différentes par rapport à leur rôle ou leur notoriété au sein des mondes de l’art locaux (ou sont parfois même absents) dans les livres et les écrits divers, et surtout dans les espaces comme le Musée d’Art Moderne, les ateliers et les expositions de l’Association des Arts de Koweït, les assidus ainsi que les artistes attitrés de l’Atelier Libre, tout comme dans les galeries et les espaces privés dédiés à l’art et la culture de la ville. En fouillant dans des archives personnelles, c’est-à-dire dans des collections d’objets et d’écrits gardés par des artistes ou par leurs familles, on peut observer comment les places qui sont données à, mais aussi que s’approprient, certaines figures, disciplines artistiques ou évènements varient, s’éloignant ou se rapprochant de l’histoire écrite et publiée.



L’Atelier Libre. Image de l’auteure, juillet 2016

L’archive et l’action d’archiver occupent une place singulière dans ces processus d’historisation. Les « gardians » et les producteurs de ces archives aussi. On trouve ainsi, par exemple, des archives personnelles chez les artistes avec des objets et des documents qui racontent comment les pratiques artistiques se développent au Koweït, des publications illustrées par des objets d’archives d’artistes tels que Sami Mohammed ou Thuraya al-Baqsami, et aussi des archives dans des espaces privés comme la Sultan Gallery, qui possède les plus soignées trouvées à ce jour.


Une armoire avec des dossiers de l’archive de la Sultan Gallery. Image de l’auteure, juillet 2016


Andy Warhol au Koweït en 1977, photographie des archives de la Sultan Gallery. Image de l’auteure, juillet 2016

Les documents, photographies, lettres, et objets divers qui constituent ces archives montrent non seulement qui sont les acteurs de ces pratiques, les lieux où ils développent leur travail ou l’exposent, ou l’impact sur le public des expositions recueillies dans la presse, mais ils contribuent aussi à reconstituer la place des artistes au sein de la société, leur rapport aux institutions étatiques, les stratégies de visibilité et de reconnaissance qu’ils emploient dans leur professionnalisation, leur circulation et leurs échanges avec d’autres pays du Golfe, de la Péninsule arabique, et du monde. Ce sont les archives qui signalent aussi les absents et les exclus de certains réseaux, institutions, espaces d’exposition, opportunités et lieux de commercialisation et d’accès à la visibilité. Ce sont certainement ces présences et absences qui m’ont fait m’investir de manière intensive dans deux types d’archives au cours de mon premier séjour d’un mois au Koweït (6 juin-6 juillet 2016). Il s’agit, d’une part, des archives personnelles de Khalifa Qattan localisées dans la maison des miroirs où Lidia et sa fille Jalila m’ont laissé séjourner avec une générosité sans limites, et d’autre part, celles situées près de l’aéroport, dans la galerie Sultan où j’ai été soigneusement accueillie par Charmaine et Maria, prolongeant ainsi la générosité de Farida Sultan qui, à distance ouvrait les portes de cette galerie, me laissant étudier des dossiers commencés par son frère et sa sœur dès son ouverture en 1969. Les archives personnelles de Yahya Swailem, actuel directeur de la Galerie al-Boushahri (1982) localisée à Salmiyya, et utilisées pour informer des publications qui reconstruisent l’histoire de l’art au Koweït, ont également été une source d’étude et de questionnements. Or le transit entre une pièce de la maison de miroirs qui ressemblait (à mes yeux) à une cave au trésor remplie d’objets tels que des photographies, casettes, livres, catalogues, coupures de journaux, cartons d’invitations d’expositions, collections de publications, journaux personnels, cassettes vidéo, affiches et magazines contenus dans des dossiers, boites, albums et cahiers qui remplissaient de nombreuses étagères dont l’ordre restait à découvrir, et puis, la lecture à la Sultan Gallery de lettres et de documents ordonnés chronologiquement, accompagnés de photographies, affiches et œuvres originales, le tout soigneusement organisé en dossiers classifiés par an, artiste et exposition, a fini par accaparer la plupart de mon temps.


Archives de Khalifa Qattan. Image de l’auteure, juillet 2016


Notes de terrain organisant le contenu des étagères de l’archive de Khalifa Qattan et brochure de Lidia Qattan. Image de l’auteure, octobre 2016

Restreint par les horaires de Ramadan, le temps qui me restait a été dédié à visiter les nombreux espaces institutionnels et privés dédiés aux arts visuels qui se trouvent éparpillés dans la ville, à rencontrer les personnes qui les font vivre, à séjourner dans les bibliothèques, les musées, et quand cela a été possible, les studios des artistes. Les observations menées dans ces différents sites ainsi que la recherche bibliographique qui mettait en contexte le matériel de la recherche ont été complétées par un nombre réduit d’entretiens en profondeur, enregistrés et semi-directifs (4, d’entre entre 1 et 2 heures de duration), et un nombre plus ample d’entretiens (12) non enregistrés ainsi que des échanges informels et non-directifs. Ce matériel, que j’ai pu explorer, accumuler et commencer à découvrir dans les bureaux du CEFAS alors localisés dans une maison de pêcheurs située entre la bibliothèque al-Babtein dédiée à la poésie arabe et les tours qui s’élèvent face à la mer, relève des questions qui ne sont évidemment pas seulement liées aux absences et présences dans les processus d’historisation. Le rôle des collectionneurs privés dans la mise en valeur des pratiques artistiques locales et dans la sauvegarde d’œuvres ou les contradictions entre l’histoire officielle et celle qui émane de ces collections d’objets, font partie des nombreuses pistes de recherche qui s’ouvrent à partir de ces matériaux et ces premières observations de terrain.