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La guerre dans la péninsule Arabique médiévale : transmission des savoirs, pratiques sociales et approche sensible

publié le

Responsables

A. EL-SHOKY, Univ. ‘Ayn Shams, M. EYCHENNE, Univ. Paris VII et A. ZOUACHE, CEFAS

Partenariats actuels ou à venir

- IFAO
- IFPO
- Univ. ‘Ayn Shams (Le Caire)
- CIHAM UMR 5648
- NCCAL (Koweït)
- Dâr al-âthâr al-islâmiyya (Koweït)
- Univ. d’Avignon
- L’équipe souhaite répondre à un appel d’offre international (ANR ou ERC) en 2019 ou 2020.

Membres de l’équipe (principaux)

Al-Amīn Abouseada (Prof., univ. de Ṭanṭā et univ. de Riyadh) ; Mehdi Berriah (Doctorant, université Paris 1 Panthéon Sorbonne) ; Agnès Carayon (Responsable de collection, IMA) ; Giuseppe Cecere (MCF, Univ. de Bologne) ; Jean-Charles Coulon (CNRS, IRHT) ; Élise Franssen (Chercheure, Univ. Liège et Ca’ Foscari University of Venice) ; Mohammed Hamdi (Doctorant, univ. du Caire) ; Omaïma Hasan (Univ. de Zaqaziq) ; Frédéric Imbert (Prof., Dir. des études, Ifpo) ; Aurélien Montel (Membre Scientifique, Casa de Velazquez) ; David Nicolle (Honorary Fellow, Univ. of Nottingham) ; Kurtulus Oztopcu (Prof., Boğaziçi University, Istanbul) ; Rihab Saïdi (MCF, université du Caire) ; Omar Tarik (As. Prof., université de Sohag) ; Mathieu Tillier (chercheur, Ifpo) ; Élodie Vigouroux (doctorante, Ifpo et univ. Paris IV).

Projet

Ce projet participe d’un programme international de recherche pluridisciplinaire plus large qui porte sur l’ensemble de l’Orient médiévale. Il appréhende la guerre comme un « fait social total » (M. Mauss), touchant l’ensemble des groupes sociaux et tous les domaines de l’activité humaine, et dont l’étude permet de mieux comprendre les hommes et les sociétés où ils vivent. Il ambitionne d’une part de démontrer que du XIe au XVIe siècle, la guerre modela en profondeur les sociétés de l’Orient médiéval, dont celles de la péninsule Arabique, d’autre part d’approcher au plus près l’expérience du combat. Dès lors, il prend en compte toutes les dimensions de la guerre – politique et militaire, mais aussi économique, institutionnelle, juridique et culturelle.
Depuis un demi-siècle, les médiévistes orientalistes ont mis en lumière le processus continu de militarisation du pouvoir qui toucha progressivement les sociétés du Proche-Orient médiéval, à partir du XIe siècle. Cette militarisation, qui doit être contextualisée afin d’en dessiner plus précisément les contours, est généralement considérée par les chercheurs comme une des principales conséquences de la conquête du pouvoir par des classes de guerriers qui formèrent une aristocratie militaire tirant notamment leur légitimité de son aptitude à faire la guerre et à assurer l’ordre social.
Cette conception utilitariste de la guerre peut conduire à décrire les sociétés de l’Orient médiéval comme socialement fragmentées, et ainsi ç envisager les groupes sociaux comme peu poreux, sans liens entre eux sinon que d’intérêt ou de subordination. En outre, elle a l’inconvénient de détourner le regard des chercheurs de l’expérience combattante et de son contexte, à laquelle les sources variées à leur disposition donnent pourtant accès.
Un tel constat a pu être réalisé grâce, notamment, aux travaux menés par les responsables du programme et leurs membres. Ces travaux ont mis en lumière des vides historiographiques, qui s’expliquent en partie par la sous-exploitation d’une catégorie de sources encore largement à l’état manuscrit : les traités de furūsiyya. Ce programme pluridisciplinaire, qui fait appel à la codicologie, à la philologie, à l’histoire et à l’anthropologie historique, entend contribuer à combler ces vides. Il associe des chercheurs et des institutions de différents pays.
Deux axes de recherche ont été privilégiés. Le premier axe vise à mettre à la disposition des chercheurs et à étudier une documentation inédite. En cela, il s’inscrit aussi dans le cadre de l’axe 4 de la programmation scientifique du CEFAS. Il mêlera actions de formation, d’édition et d’analyse de traités de furūsiyya dont la diffusion est encore très mal connue. Le deuxième axe se décline sous la forme d’enquêtes historiques et anthropologiques faisant appel à ces textes, de même qu’à des sources narratives et juridiques qui sont, pour l’essentiel, éditées.

1. La furūsiyya : une culture partagée (responsable : A. Zouache, É. Franssen)

La furūsiyya, terme qui renvoyait certes aux arts équestres mais aussi, plus largement, à tout ce qui avait trait de près ou de loin à la guerre, s’épanouit au Khurasan et en Iraq, aux IXe-Xe siècles, ainsi qu’au Proche-Orient, pendant le sultanat mamelouk (1250-1517). De nombreux traités y furent alors rédigés. Ils forment un corpus original et cohérent, encore peu étudié en tant que tel. Il faut dire que nombre des textes conservés demeurent à l’état manuscrit.
C’est pourquoi l’accent sera mis, dans cet axe de recherche, sur ce corpus, dont l’étude doit permettre de déterminer jusqu’à quel point la furūsiyya, qui est encore souvent considérée comme un attribut des élites combattantes et de pouvoir, était une culture partagée par l’ensemble des groupes sociaux. Deux types d’actions seront menées :

1.1. Les manuscrits de furūsiyya : production, diffusion

Le projet vise à la création et à l’incrémentation d’une base de données codicologique. On se limitera aux informations apportées par les pages de titre (nom de l’auteur, mentions du commanditaire, marques de possession, waqfiyyāt, etc.) et les colophons. Ces informations, ainsi que celles révélées par d’autres marques (en particulier les filigranes) et par les sources narratives, permettront de mieux connaître les époques et les milieux de production et de diffusion de ces traités.

1.2. Édition critique et/ou traduction de traités de furūsiyya

Un petit nombre de textes, représentatifs des différents champs de la furūsiyya et de l’implication de différents groupes ethniques et sociaux dans sa diffusion, seront édités :
- Alṭanbuġā al-Ḥusāmī al-Nāṣirī, Kitāb Nuzhat al-nufūs fī la‘b al-dabbūs. Unicum daté de 822/1419, Le Caire, Dār al-Kutub al-Miṣriyya, ms. 21, Furūsiyya Taymūr. Édition et traduction en anglais par Kurtulus Oztopcu (Boğaziçi University, Istanbul) et Nissim Sofer (Université Hébraïque de Jérusalem).
- Anonyme, Kitāb fī ‘ilm al-ramī fī faḍl al-qaws. Unicum daté de 853/1449-1450, Rabat, al-Maktabat al-Waṭaniyya, Maǧmū‘ fī mawḍū‘ al-ramī, ms. d1867 (51 fo.). Édition par Abbès Zouache (UMR 5648 – CIHAM) et Aḥmad el-Shoky (Un. ‘Ayn Shams, IFAO et Musée Islamique du Caire).
- Al-Suyūṭī (m. 911/1505), Kitāb Ġars al-anšāb fī al-ramī bi-l-nuššāb. Ms. de base : Londres, British Library, Ms. Or. 12830 (912/1506-7 ; 72 fo.). Édition et traduction par Mehdi Berriah (Université Paris Sorbonne) et Mourad Tadghout (Ma‘had al-maḫṭūṭāt al-‘arabiyya bi-l-Qāhira).
- Ibn Aḫī Ḥizām (IXe siècle), Kitāb al-furūsiyya wa-l-bayṭara. Cinq mss. complets, en particulier : Le Caire, Dār al-Kutub al-Miṣriyya, ms. 5m Funūn ḥarbiyya. Édition et traduction d’extraits par Abbès Zouache (CNRS, UMR 5648 – CIHAM) et Aḥmed el-Shoky (Matḥaf al-fann al-islāmī, Le Caire ; Université ‘Ayn Shams ; IFAO).
Ces travaux seront ponctués par la tenue de deux ateliers codicologique et philologique sur les manuscrits de furūsiyya (l’un au Caire, l’autre au Koweït). Deux articles seront aussi rédigés, l’un sur les savoirs mobilisés par les auteurs de traités de furūsiyya, l’autre sur la rhétorique du djihad (versets et hadiths mobilisés, importance accordée au martyre, etc.), prégnante dans l’ensemble de ces textes.

2. L’expérience de la guerre

Les traités de furūsiyya, dont nous ne savons pas encore qui les lisaient et si les savoirs qui y sont mobilisés (grecs, persans, indiens, turcs, islamiques…) étaient utilisés dans la conduite de la guerre, témoignent de la porosité entre champs civils et militaires. Des anecdotes y sont aussi disséminées, dont la confrontation avec les sources narratives peut s’avérer précieuse, pour mieux comprendre l’expérience de la guerre et de la violence. L’ensemble de ces sources seront mis à contribution, dans le cadre de trois enquêtes :

2.1. La militarisation des sociétés : les civils dans la guerre

La première enquête cherchera à mieux définir l’implication de la société civile dans la guerre, en centrant l’analyse sur les non-professionnels impliqués dans la gestion des armées et/ou dans les combats.
Une étude portera sur l’exercice de la justice militaire. Non sans s’interroger sur les modalités de règlement des litiges opposant les militaires entre eux et les militaires aux civils, on s’intéressera plus spécifiquement aux acteurs qui avaient pour mission de l’assumer, et plus précisément aux juges de l’armée (quḍāt al-‘askar), qui n’ont, jusqu’à présent, pour les XIe-XVIe siècles, fait l’objet que d’études fragmentaires.
Une deuxième étude visera à définir socialement les combattants occasionnels engagés dans les combats, en particulier lors de la défense des villes. En effet, si les études sur les élites combattantes ont contribué à mieux définir les aristocraties guerrières, une réflexion doit être menée, dans une perspective d’histoire sociale, sur les soldats de moindre rang ou les auxiliaires qui intégraient ponctuellement les armées et les factions militaires, et qui étaient ensuite démobilisés.

2.2. Approche sensible de la guerre

La deuxième enquête propose une approche sensible de la guerre, appréhendée comme une expérience affective, auditive et visuelle.
On envisagera d’abord la guerre comme une mise en scène et un spectacle que le pouvoir donnait à voir aux populations civiles, en temps de paix comme en temps de guerre (jeux équestres, naumachies, parades et défilés militaires, en particulier lors du départ et du retour des soldats).
L’analyse portera aussi, dans une perspective historique et anthropologique, sur l’épreuve du combat, tant sur le champ de bataille que dans la guerre urbaine, en prenant en compte le point de vue de ceux qui combattaient comme de ceux qui le subissaient. On s’intéressera aux modalités sonores et visuelles de la transmission d’informations, en situation d’affrontement, ainsi qu’aux manifestations affectives des différents acteurs de ces combats, qui faisaient parfois l’objet d’un conditionnement moral (harangues, appel au djihad, sermons, etc.). On analysera, tout particulièrement, les représentations véhiculées par les sources narratives, qui sont souvent stéréotypées, sur la peur, la douleur, la fierté et la joie que ces acteurs étaient censés ressentir et/ou manifester, avant, pendant et après les combats.

2.3. Violences : discours, symboles, pratiques

Étroitement liée à la précédente, la troisième enquête doit contribuer à mieux cerner les pratiques violentes générées par la guerre, qu’elles soient ou non institutionnelles et assumées par un pouvoir militarisé.
Les sources juridiques et narratives, de même que certains traités, généralistes, de furūsiyya, apportent de nombreuses informations quant à l’usage de la violence pour préparer et financer la guerre, ainsi que comme moyen de soumission des populations assiégées. On s’attachera à comprendre la nature, la fonction et les modes de répartition des levées d’impôts exceptionnels, des rançons, des butins et des pillages inhérents à toute forme de guerre.
Dans la mesure où le pouvoir politique et le maintien de l’ordre était presqu’exclusivement entre les mains des militaires, dans les sociétés à l’étude, l’enquête sera élargie aux contestations violentes de l’ordre militaire, ainsi qu’aux répressions qu’elles suscitaient. Le regard sera ainsi porté sur les discours servant à légitimer l’usage de la violence, sur les hommes et les femmes qui l’exerçaient, ainsi que sur les lieux où elle s’exprimait. Cet élargissement conduira enfin à s’intéresser à la nature même de la violence, qu’elle soit réelle ou symbolique, et aux pratiques récurrentes dont les sources font état (tortures, exécutions, emprisonnement, gestion des cadavres, etc.), dont la contextualisation doit permettre de mieux connaître l’évolution des normes, en la matière.

Actions prévues, programmation 2018-2022

Enquêtes de terrain

- Missions d’études de manuscrits dans les principales bibliothèques européennes et arabes (Arabie saoudite, Égypte, Istanbul, Paris, Londres).
Base de données
- Création d’une base de donnée en 2019 ; incrémentation de la base.
Manifestations scientifiques/de formation
- Workshops codicologie arabe (Le Caire : IFAO ; Koweït City : Dâr al-âthâr al-islâmiyya).
- Participations à des colloques.
- Journée d’études « La guerre, approche sensible… ».
Publications
- Ouvrage collectif sur la guerre dans l’Orient médiéval (parution prévue : fin 2018 – début 2019).
- Édition de manuscrits (voir supra).
- Synthèse sur la furûsiyya (A. Zouache).
- Dossier de revue et articles.

Valorisation

- Exposition « Chevalerie d’Orient et d’Occident » (Musée de Cluny / Louvre Abu Dhabi / CEFAS).
- Articles de vulgarisation scientifique ; interventions audiovisuelles ; presse écrite.