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Soutenance HDR Delphine El Karoui

publié le

Le mercredi 25 novembre 2020, à 14H, en distanciel

Dubaï, ville mondiale : le cosmopolitisme à l’épreuve

Delphine El Karoui a le grand plaisir de vous inviter à la soutenance de son Habilitation à Diriger des Recherches en géographie, qui aura lieu le 25 novembre 2020, à 14h.

Elle se compose de trois volumes : le premier qui retrace son parcours a pour titre Pour une géographie cosmopolite ; le second est un recueil de ses principales publications, le troisième (inédit) est intitulé Dubaï, ville mondiale : le cosmopolitisme à l’épreuve. .

- Le jury est constitué de :

  • William Berthomière, directeur de recherche CNRS, Université Bordeaux Montaigne (garant)
  • Virginie Baby-Collin, professeure, Université Aix-Marseille
  • Guy Di Méo, professeur émérite, Université Bordeaux Montaigne (président du jury)
  • Myriam Houssay-Holzschuch, professeure, Université Grenoble-Alpes (rapporteure)
  • Franck Mermier, directeur de recherche CNRS-EHESS (rapporteur)
  • Jennifer Robinson, professeure, University College London
  • Eric Verdeil, professeur à Sciences Po (rapporteur)

Compte tenu de la situation sanitaire et de l’offre réduite des transports, la soutenance se fera en distanciel. Si vous souhaitez la suivre à distance, veuillez contacter Delphine El Karoui, qui vous enverra la veille de la soutenance le lien qui vous permettra de vous connecter à la visioconférence.

- Dubaï, ville mondiale : le cosmopolitisme à l’épreuve (résumé)

Dans les années 2000, le gouvernement de Dubaï s’empare du concept de ville globale pour diversifier son économie post-pétrolière et son modèle de hub régional (Elsheshtawy 2009). Ses paysages urbains globalisés deviennent le vecteur d’une ambitieuse stratégie de marketing urbain pour lui assurer une visibilité internationale (Davidson 2008 ; Kanna 2011). Sa stratégie repose sur un message simple : l’excellence et la démesure. Étre le premier en tout et repousser les limites du possible, comme bâtir des îles artificielles en forme de palmiers ou du monde, construire des pistes de ski en plein désert. Pour s’illustrer dans la compétition des villes globales, Dubaï collectionne les records : Jebel Ali, le plus grand port artificiel en eaux profondes, Borj Khalifa, la plus haute tour du monde, Dubai Mall, le plus grand centre commercial… Pourtant, elle détient un autre record mondial sur lequel elle est plus discrète, celui de la ville la plus cosmopolite, avec 92 % de ses habitants qui sont étrangers et proviennent des quatre coins du monde. Elle offre donc une situation où le rapport majorité et minorité entre nationaux et étrangers est totalement inversé. Pour préserver cette petite minorité et le pouvoir de l’émir et de sa famille, Dubaï refuse drastiquement l’intégration de sa majorité de ses étrangers et les place, sous la dépendance d’un kafîl ou sponsor, dans un staut précaire, quels que soient leurs revenus ou leurs qualifications. Dès qu’ils perdent leur emploi, ils doivent rentrer chez eux. Cette hyper diversité offre donc un cas limite qui rend le cosmopolitisme de Dubaï forcément paradoxal. Comment fait-on société dans une cité-État non-démocratique comme Dubaï où la majorité de la population est composée d’étrangers venus du monde entier, exclus de la citoyenneté ?

Dubaï est une ville mondiale qui aspire à devenir à la fois une ville globale au sens de Sassen (1991), et une ville-monde, au sens de Jean-Marc Besse (2003), c’est-à-dire une ville-spectacle qui se présente comme un condensé, un raccourci de la diversité du monde. L’urbanité si particulière de Dubaï incarnerait donc un nouveau type de cosmopolitisme : une hyper-diversité urbaine dans un contexte de non-intégration des étrangers, une insertion poussée dans la mondialisation, une territorialisation locale forte qui joue sur la mise en scène de la diversité du monde, via le pastiche et le simulacre, une économie et des sociabilités tournées vers la consommation, les loisirs et le bien-être pour ces populations les plus fortunées, des espaces marqués par une intense ségrégation mais aussi par des formes de mixité. Son cosmopolitisme entrelace étroitement deux dimensions. La première renvoie à la quête d’une modernité contemporaine, fondée sur une dialectique entre le global et le local, entre l’homogénéité (la multiplication de lieux génériques mondialisés, les « non-lieux » de Marc Augé) et la diversité (la volonté de créer des lieux qui même s’ils sont artificiels disent la pluralité du monde). La seconde dimension fait référence à l’extrême diversité de sa population, fondée sur une dialectique entre exclusion et inclusion. Ces deux dimensions correspondent à deux usages bien distincts du concept de cosmopolitisme. À Dubaï, ces dimensions y sont poussées à l’extrême et fortement interconnectées.

Il s’agit donc de penser le cosmopolitisme, ou plus particulièrement une urbanité cosmopolite, en dehors de sa dimension normative, pour qualifier des situations de diversité urbaine, dans une ville non-occidentale, soumise à un contexte de non-intégration, indépendamment de la qualification ou non de ses habitants de cosmopolites et de l’intensité de leurs interactions et leur mélange. Dans le prolongement des travaux de Jennifer Robinson (2006), je suis intimement convaincue de la nécessité de « désoccidentaliser la pensée urbaine » (Choplin 2012), et de travailler au décentrement, au décloisonnement de certains concepts qui ont été pensés à partir de contextes et de cadres occidentaux. Repenser le cosmopolitisme à partir du cas-limite de Dubaï et montrer en quoi le cosmopolitisme constitue une grille d’analyse stimulante pour saisir l’urbanité complexe d’une ville mondiale comme Dubaï, voici les deux principaux objectifs de ce travail qui s’organise en quatre temps.

La première partie, Le stade Dubaï du cosmopolitisme, revient sur les différentes définitions du concept et sur ses critiques. Je retrace les difficultés à définir ce qu’est une ville cosmopolite. Je rappelle la nécessité de penser Dubaï, sans céder aux sirènes de l’artificialité et de l’exceptionalisme, et de garder un regard critique, à juste distance entre l’enthousiasme aveugle et le dénigrement systématique. Parallèlement, j’explicite la méthode choisie et les sources adoptées pour restituer toute la complexité de Dubaï, dans un contexte où l’enquête de terrain sur de tels sujets est loin d’être aisée.

La seconde partie, La fabrique d’une ville mondiale cosmopolite, revisite l’histoire de Dubaï et sa croissance fulgurante, à travers le prisme de la mondialisation et du cosmopolitisme. Elle invite à corriger certaines idées reçues sur la ville, en particulier celle d’une cité sans histoire et sans territoire, ou celle d’une ville du pétrole. Toute l’histoire de Dubaï, ville portuaire, peut être relue à l’aune des connexions qu’elle a su très tôt tisser d’abord avec sa région, du Golfe à l’océan Indien, et ensuite avec le monde entier, jouant de sa position entre Europe et Asie.

La troisième partie s’intéresse aux caractéristiques de ce cosmopolitisme non-intégrateur, dominé par de fortes hiérarchies et des logiques d’exclusion des étrangers. Cependant, pour répondre à des impératifs économiques et symboliques liés aux exigences de la ville mondiale, se multiplient les discours officiels célébrant la diversité et la mondialité à Dubaï, sans jamais pour autant utiliser le terme de cosmopolitisme. Ces nouvelles rhétoriques de la « tolérance » et du « bonheur », dont j’étudie l’inscription dans les paysages urbains, entrent en tension avec le modèle non-intégrateur et forcent le gouvernement à promouvoir un discours plus inclusif, sans renoncer à la séparation stricte entre nationaux et étrangers. Le modèle de Dubaï est donc en train d’évoluer, vers une inclusion croissante des étrangers qualifiés, comme en atteste la création d’un visa de résidence de longue durée, sans avoir besoin d’un kafīl. Derrière ces récits cosmopolites inclusifs, se cachent divers « régimes de visibilité » (Lussault 2013) qui servent parfois à dissimuler de fortes logiques d’exclusion. Je propose une cartographie de ségrégation et c’est l’un des aspects les plus novateurs de ce travail. Les processus de ségrégation, notamment envers les travailleurs étrangers plus pauvres, se sont renforcés dans les années 2000, au moment où se construisaient ces nouveaux récits sur la ville globale et la valorisation de la diversité.

La dernière partie analyse, à l’échelle locale, les traductions spatiales du cosmopolitisme, à travers deux études de cas : Global Village, un lieu hybride entre mall de plein air, exposition universelle et parc d’attractions et International City, un des rares projets résidentiels planifiés pour loger les étrangers à des prix abordables. Situés en périphérie, ces lieux « ordinaires » du cosmopolitisme dubaïote constituent en effet un excellent révélateur des deux facettes du cosmopolitisme, la consommation et la ségrégation. Cette partie se clôt en comparant Dubaï à d’autres urbanités cosmopolites,notamment en filant la comparaison avec Singapour.

Dubaï nous amène à penser la condition urbaine contemporaine qu’on pourrait appeler le devenir Dubaï du monde. Dubaï incarne une nouvelle formulation urbaine du cosmopolitisme avec toutes ses contradictions, avec ses logiques concomitantes d’inclusion et d’exclusion, certes loin de sa dimension normative originelle, mais très éclairante pour comprendre les logiques actuelles et futures d’un nouvel ordre urbain mondial, qui ne serait plus dominé par l’Occident.